Les coûts et bénéfices de l'action publique
Les dérives pénales et financières de l'action publique
Les formes de mal-administration publique
Le nouveau modèle de développement


Désordres du monde, crises économique et financière, dictatures des marchés, politiques d’austérité, crise politique, crise de légitimité démocratique, crise sanitaire avec des tensions croissantes sur l’eau et la nourriture1 , bouleversements écologiques dûs au réchauffement climatique2   et à la raréfaction des ressources naturelles, accroissement et vieillissement de la population3 , urbanisation galopante4 

De toutes parts, nous arrivent les signes d’un monde en crise.

L’heure serait à la morosité et à « l’usure psychologique » d’autant plus que les fractures sociales et culturelles s’accroissent.

Les inégalités se sont, en effet, aggravées de manière conséquente depuis trente ans. Elles sont, selon J. E Stiglitz, lauréat du prix Nobel de l’économie en 2011, dans son dernier ouvrage Le Prix de l’inégalité5 , la cause et la conséquence de la faillite du système politique et elles alimentent, dans notre système économique, une instabilité et une inefficacité qui l’aggravent à leur tour.

Les fractures sociales se doublent de fractures culturelles qui mettent en jeu des conceptions différentes de la vie individuelle et collective entre « l’ancien peuple de France », celui de la ruralité, rude souvent, mais solidaire, et un nouveau type d’individualisme, selon Jean-Pierre Le Goff, sociologue, chercheur au CNRS, Président du Club Politique Autrement. Dans son dernier ouvrage, La Fin du village. Une histoire française6 , il met en évidence la fracture grandissante entre une certaine culture française en voie de disparition – dont la « petite » et la « grande Patrie » étaient le creuset – et la culture d’un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun.

Ce nouveau monde, que laisse entrevoir l’économiste Daniel Cohen dans son dernier ouvrage Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux 7 , est suscité par la conjonction d’une compétition mondialisée, du surgissement d’acteurs émergents, de la financiarisation du capitalisme, des métissages multiples de cultures, du développement des villes-monde et « satellisées », des mutations relationnelles et de l’évolution des pratiques engendrées par les nombreuses révolutions des technologies de l’information et de la communication, et de la multiplication des périls « flous ». Un monde guidé par l’économie qui impose son modèle, qui valorise la compétition et la concurrence dans tous les domaines de la vie sociale, qui promeut l’hégémonie de l’homo economicus et qui voit, dans le même temps, s’effondrer ou stagner les indicateurs de bien-être dans les pays les plus développés.

La situation actuelle est donc invivable tant la quête individuelle du bonheur se heurte à un capitalisme producteur de richesse matérielle et les pressions infligées par un mode de développement fourvoyé sont insoutenables.

Philosophe, professeur de littérature française à l'Université Stendhal Grenoble-3 et co-directeur de la Revue Multitudes, Yves Citton prend acte de cet insoutenable qui caractérise l’époque présente et qui se situe à la croisée de cinq phénomènes accablants : la destruction de l’environnement, le harcèlement productiviste pesant sur les individus, le sort réservé aux populations misérables, les coupes budgétaires génératrices de chômage et d’exclusion, le déferlement médiatique d’une société du spectacle aliénant les esprits. En classifiant ces insoutenables dans son ouvrage Renverser l’insoutenable8, Yves Citton propose un nouveau vocabulaire politique pour nous aider à appréhender les pressions qui nous traversent et nous rendent la vie de plus en plus intenable. L’insoutenable (le non durable) est ainsi ce régime de gouvernance qui s’instaure entre l’insoutenable écologique et sanitaire, l’insupportable psychique, l’inacceptable éthique, l’indéfendable politique, l’intenable médiatique.

L’insoutenable écologique et sanitaire renvoie entre autres, aux pressions sur les ressources, au changement climatique, aux pollutions invisibles (OGM, nanotechnologies) et aux impacts sanitaires (maladies chroniques, cancers…).

L’insupportable psychique renvoie notamment au sentiment d’impuissance, à la peur du déclassement comme élément déterminant des rapports sociaux, à la pression économique exacerbée, aux injonctions contradictoires (protégez la planète, consommez, soyez solidaires).

L’inacceptable éthique est lié pour partie au développement d’un système inégalitaire par nature – les stocks de ressources ne peuvent garantir un mode de vie « développé » à tous –, à la standardisation et à l’uniformisation des rapports au lieu d’une prise en compte des singularités, à la raréfaction des ressources abondantes (faiblesse des moyens pour l’éducation et la diffusion du savoir, non reconnaissance des activités bénévoles…) et à la surexploitation des ressources rares (ressources naturelles, fossiles).

L’indéfendable politique est dû particulièrement à la contraction des moyens, considérée comme inévitable au moment où ils sont nécessaires, à la privatisation des bénéfices, à la nationalisation des pertes, à la mondialisation des inégalités, au non-partage planétaire des richesses, à l’absence de régimes efficaces de fiscalité et de réglementation supranationaux, à l’incapacité à décider ce qui doit durer, à la crise de représentativité et à la vulnérabilité de la démocratie dans des Etats pourtant puissants.

L’intenable médiatique est entretenu par la promotion de désirs et de comportements nourrissant les autres formes d’insoutenable.

Mais sans céder au pessimisme ambiant, Yves Citton défend l’idée que si nous souffrons de pressions diverses, nous pouvons aussi bien en exercer. Au lieu de devoir prendre le pouvoir, nous pouvons réaliser que nous en disposons déjà : le pouvoir de faire pression et d’agir sur les pressions en vigueur. Yves Citton considère que le renversement de l’insoutenable est déjà inscrit dans les dynamiques collectives de nos gestes les plus communs, comme moyens d’opposition, de résistance, comme générateurs de contre-pressions. En effet, tout geste prend sa source dans ces deux questions : Comment fais-je pression sans le vouloir ? Comment faire pression en le voulant ? La politique de résistance qu’Yves Citton défend se veut donc une contestation soutenue émanant de foules sans grands leaders et agissant à travers « une politique des gestes ». Celle-ci consisterait donc à repérer ces gestes qui vont bien au-delà d’eux-mêmes, qui se propagent incontrôlés, agrégeant des formes éclatées de résistance. Dans un monde si spectaculairement organisée autour de la puissance médiatique, leur résonnance sera d’autant plus fortes, leur pouvoir de transformation et leur capacité émancipatrice plus efficaces. Face à la révolution, qui est unique et violente, Yves Citton prône une série de renversements, progressifs et locaux, mais toujours décisifs, car contagieux.
Quand la crise permanente devient la norme, il n’y a donc pour ainsi dire plus de crise mais, belle et bien, un nouvel état du monde qui pose la question des limites de nos modèles de développement et de nos fonctionnements institutionnels. Un nouvel état du monde qui nous met devant un choix décisif afin de construire un monde plus soutenable.

Vers un monde plus soutenable
Du développement au développement durable : un changement de cap

En effet, nous pensons, comme Yves Citton, que cet insoutenable n’est pas une fatalité et que le renversement de l’insoutenable suppose de prendre conscience de cette imbrication du local et du global. Il importe de penser local et agir global tout autant que « penser global et agir local » de manière à ce que cette « politique des gestes » permette l’avènement de sociétés écologiquement soutenables et socialement justes.

Ces insoutenables interrogent dès lors aussi bien l’action des Etats ou les relations internationales à travers les négociations des équilibres dans les échanges internationaux en matières économiques, financières, commerciales ou le degré de prise en compte des enjeux sociaux, environnementaux et migratoires de la planète que les finalités et les méthodes du développement local.

La nécessité d’une transition écologique, sociale et démocratique est ainsi affirmée à travers une prise de conscience et une volonté politique tant au niveau mondial qu’au niveau local d’avancer vers de nouveaux modes de développement qui intègrent explicitement des objectifs économiques, sociaux, écologiques et culturels.
Tel est en somme l’enjeu du développement durable.

L’émergence du développement durable est liée à la compréhension, dans les années 70, des limites de notre modèle de développement (l’exploitation des ressources s’opérant à une vitesse bien supérieure à leur capacité de renouvellement) et de ses conséquences désastreuses. En effet, les impacts de notre modèle de développement sont tous à la fois sociales (les plus modestes sont aussi les plus exposés aux nuisances et aux pollutions), économiques (l’épuisement des ressources renchérit leur coût et grève la viabilité de filières entières de production) et sanitaires (la pollution, les choix alimentaires et les modes de vie ont des impacts avérés sur la santé des populations).

Ce mouvement porté notamment par Ivan Illich – figure de la critique de la société industrielle – et le Club de Rome définit alors le développement durable comme la promotion d’une double solidarité : dans l’espace (s’organiser et répartir les richesses pour que tous les humains puissent répondre à leurs besoins) et dans le temps (préserver la capacité de nos enfants à répondre aux leurs). Ce pari de la solidarité s’accompagne de l’émergence de référentiels transversaux : l’environnement, le social et l’économique sont affichés comme les dimensions interdépendantes et indispensables à toute politique publique. Mais ce mouvement a eu malheureusement très peu d’écho.

Par ailleurs, plutôt que de prolonger le progrès social, en complétant les acquis qu’il a permis, de revendications liées à la protection de l’environnement, on a considéré que ces enjeux sociaux, économiques et sanitaires trouveraient une réponse grâce aux seules avancées technologiques. Et si l’on a fait en quelques décennies énormément de progrès en matière d’accès aux soins, à l’hygiène et à une alimentation saine, d’amélioration des logements, ces progrès sont passés à côté des enjeux environnementaux. Car dans ce domaine, on a souvent pensé qu’ils représentaient un frein au progrès social, une régression vers un monde où la lutte pour la survie représenterait le quotidien d’une grande partie des citoyens. On a postulé que l’on trouverait toujours, au moment opportun, la solution technique à ces problèmes physiques et que les impacts sociaux et économiques associés disparaitraient par la même occasion. On a fait l’hypothèse que l’on identifierait, lorsqu’elles seraient épuisées, des substituts aux énergies fossiles. On a développé des réponses simples à des problèmes complexes.

Dans la continuité de cette prise de parti, on a misé sur l’évolution des connaissances, des expertises et des normes qui peuvent en découler, pour garantir la mise en place de nouveaux moyens de contrôle et de limitation de la pollution, des plus individuels aux plus industriels. Il s’agit, là aussi, d’un choix idéologique, d’un pari technologique dont on mesure désormais les limites : d’une part, l’effet rebond montre que les gains unitaires liés à l’amélioration de l’efficacité énergétique des produits et des processus sont compensés par un usage plus intensif de ces produits. On a vu, par exemple, le nombre de kilomètres parcourus par les automobilistes augmenter en même temps que les véhicules devenaient moins consommateurs. Economie d’énergie ? Nulle. D’autre part, ces solutions techniques peuvent appeler d’autres problèmes, à l’instar des pots catalytiques qui augmentent l’impact sanitaire de la pollution atmosphérique, des panneaux solaires dont on ne sait pas gérer la fin de vie ou des véhicules électriques hyper-consommateurs de métaux rares, ressource épuisable là aussi (et qui pose des enjeux géopolitiques).

Enfin, le pari de la technologie a contribué à la déresponsabilisation des individus. Les automates et la domotique se sont substitués aux comportements éco-citoyens, entraînant par là-même un désengagement et contribuant à nous éloigner d’une réalité pourtant fondamentale : nous vivons et nous interagissons en permanence avec notre environnement.

Ce qui émerge, dès lors, c’est la compréhension que la technologie ne permettra pas de répondre, seule, à la hauteur des enjeux. Le choix d’une société « sur pilotis », ignorant son environnement, n’est plus tenable : il fragilise notre économie, nourrit l’augmentation de la précarité, menace l’espérance de vie en bonne santé. C’est un constat désormais partagé par la Confédération Syndicale Internationale qui, à l’issue du de la Conférence des Nations Unis sur le développement durable en 2012, dit Rio+20 qui s’est tenue du 20 au 22 juin 2012 au Brésil, dans la continuité du Sommet de Rio de 1992 dont elle marquait le 20e anniversaire, a répété, par exemple, que les investissements dans les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique étaient une condition de résolution du problème du chômage. Et que les catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique rendront impossible, si aucune mesure d’adaptation n’est prise, toute garantie d’une protection sociale universelle. Car le changement climatique et l’épuisement des ressources fossiles sont désormais annoncés comme irrémédiables. Loin d’avoir réduit les pollutions, nous les avons rendues globales, systémiques et invisibles. Et l’épuisement de nos ressources s’accentue avec le développement des pays émergents, calqué sur un modèle réputé non durable. Nous sommes donc désormais exposés à de nouveaux risques structurels, économiques, sanitaires, sociaux et humains, avec lesquels il faut composer. Pour y répondre, deux objectifs structurants émergent : adaptation au changement climatique et transition vers une société durable.

L’ambition du développement durable est ainsi de répondre, de façon concomitante et cohérente, à cinq finalités : la lutte contre le changement climatique ; la préservation de la biodiversité, des milieux et des ressources ; la cohésion sociale et la solidarité entre les territoires et les générations ; l’épanouissement de tous les êtres humains ; une dynamique de développement suivant des modes de production et de consommation responsables.

Ce qui émerge également, c’est l’exigence de participation citoyenne, vue comme un moyen d’expression de la société civile et comme un véritable outil de transformation des politiques publiques, c’est-à-dire un levier d’innovation sociale, aussi indispensable que l’innovation technologique, dans cette recherche de développement durable.
De nombreuses expériences dans le monde, à l’initiative de mouvements sociaux, dessinent déjà de manière pragmatique les voies diverses pour la transition écologique et sociale. A travers ces initiatives, un autre paradigme est en construction, dont nous devons permettre l’extension.
A l’échelle des territoires, les retours d’expériences montrent la capacité de ces démarches à produire des réponses proactives, participatives et créatives aux objectifs d’adaptation au changement climatique et de transition vers des sociétés durables. Elles permettent aux territoires de cultiver les exigences de solidarité et d’équité qui prévalent dans la transition.
En effet, la France n’échappe pas à cette crise systémique et mondiale et affronte une crise profonde et complexe aux dimensions sociales, économiques et environnementales qui ont des répercutions destabilisatrices sur de multiples territoires et le plus grand nombre des citoyens. Aussi, les différents acteurs de la société française, État, collectivités territoriales, entreprises, organismes publics se sont emparés du concept de développement durable pour mettre en place des stratégies de développement durables spécifiques selon leur niveau d’intervention et les périmètres concernés de chacun.

Cependant, confrontées à des défis qui apparaissent de manière plus cruciale que lors du début des années 2000, les orientations politiques sont aujourd’hui plus que jamais questionnées par ces enjeux de développement durable afin de répondre aux préoccupations de tous les citoyens en termes de conditions de vie (accès à la culture, sécurité, prise en compte du handicap et de la dépendance, accès aux soins, précarité énergétique…) et de travail (motivation, bien-être, précarité…). Porteurs de valeurs républicaines fortes, les services publics locaux, qui réalisent 70% des investissements publics, ont dès lors un rôle majeur à jouer pour accompagner cette transition écologique, sociale et démocratique. Ils doivent, donc aujourd’hui, concrètement renforcer leur politique de développement durable sur leur territoire et au sein même de leur organisation afin de participer à la construction d’un monde plus soutenable.


1  Les besoins annuels en eau devraient atteindre, en 2030, 40% de plus que les ressources durables actuelles.
2  Hausse de la température moyenne estimée à plus de 2° C en milieu de siècle.
3  8,3 milliards prévus en 2030 contre 7,1 milliards en 2012.
4  5 milliards d’humains vivront en ville en 2030, soit 60% de la population mondiale.
5  Le Prix de l’inégalité, Joseph Eugène Stiglitz, Editions Les liens qui libèrent, 2012.
6  La fin du village. Une histoire française, Jean-Pierre Le Goff, Editions Gallimard, 2012.

7  Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Daniel Cohen, Editions Albin Michel, 2012.
8  Renverser l’insoutenable, Yves Citton, Editions du Seuil, 2012.


 

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