Les coûts et bénéfices de l'action publique
Les dérives pénales et financières de l'action publique
Les formes de mal-administration publique
Le nouveau modèle de développement


Tout le monde s'accorde sur la nécessité de donner du sens à chaque entreprise humaine, réforme organisationnelle, action politique. Aussi, convient-il de s'interroger sur ce qui confère du sens dans le champ qui nous intéresse, celui de l'action publique.

Pour donner du sens à l'action publique, trois notions soient distinguées qui sont de nature à éclairer la réalité complexe : les valeurs, les responsabilités sociétales tout autant que les responsabilités déontologiques et les responsabilités financières sur lesquelles nous reviendrons ainsi que les projets politiques.
Certains peuvent penser que de telles notions générales – et principalement les valeurs – sont éloignées de la réalité concrète des fonctions d'administration publique. Cette appréciation serait erronée car l'Histoire, la réalité géopolitique hors de nos frontières et la réalité de l'action publique locale mettent en évidence le pouvoir évocateur, inspirateur, régulateur de ces valeurs de service public.

En effet, l'étymologie du terme latin valor désigne la « force de vie ». Aussi, puiser dans des « valeurs » permet de donner plus de « force » à l'administration publique.

Nous nous arrêterons donc ici sur la notion de valeurs qui mérite, selon nous, un examen attentif compte tenu du fait que, depuis quelques années tout particulièrement, le sens même des services publics se dissipe dans une brume vaporeuse dans laquelle nombre de jeunes fonctionnaires ou élus errent, désemparés, en quête de repères.

En matière d'action publique, les valeurs trouvent principalement leur source dans les notions de République et de service public.

L’une et l’autre notions de République et service public puisent à la même source étymologique, à l’origine des termes de « bien public » et de « service de l’intérêt général ». Elles ont contribué à la conception même de la fonction publique.

Pour expliciter le contenu de ces valeurs et leur donner une place plus grande dans les référentiels de formation des jeunes fonctionnaires, le Réseau français des écoles de service public (RESP) a adopté, en 2012, une Déclaration commune du Réseau des écoles de service public sur ses valeurs.

Ce texte distingue les « valeurs fondamentales » de la République française (représentées par l’idéal commun de Liberté, d’Égalité, de Fraternité, laïcité, intérêt général), des « valeurs professionnelles » propres à la fonction publique (continuité, engagement, intégrité, légalité, loyauté, neutralité, respect) et des valeurs dites « de service » (l’adaptabilité, l’efficience, la qualité et la réactivité).

Il est important d'établir ces distinctions – valeurs fondamentales, valeurs professionnelles, valeurs de service – car ainsi s'opère une hiérarchisation entre elles.
Par exemple, l'efficience et la réactivité ont du prix mais ne représentent pas la première des valeurs. Il importe de savoir opérer ce genre de graduation car, sinon, le culte de certaines notions – telle celle de la  « performance » apparue au cours des dernières décennies et présentée comme une «  nouvelle valeur » – peut entrer en conflit avec certaines autres valeurs considérées comme étant plus fondamentales, conflit sur lequel nous reviendrons et qui participe de la crise de sens du service public.

S’agissant des valeurs républicaines qui fondent l’action publique, il nous parait utile de préciser la part d’égalité, celle de fraternité et de laïcité présente dans le Bien public et de confronter les valeurs républicaines de la France aux valeurs des services d’intérêt général nées de la construction européenne tel que l’analyse Pierre Bauby.

 

I Les valeurs républicaines qui fondent l’action publique

1.1. La part d’égalité présente dans le Bien public

Fondée sur la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution, l’égalité en droit a une signification large : la loi est la même pour tous soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ; tous les citoyens ont les mêmes droits civiques et politiques : le droit de vote et le droit d’être élu ; tous les citoyens ont le droit d’accéder à la fonction publique, en fonction de leur mérite ; tous les citoyens sont égaux devant l’impôt et les charges publiques  ; tous les citoyens ont droit et ont accès aux services publics.

Le principe d’égalité est une des lois fondamentales du service public. Il signifie par conséquent que les individus placés dans des situations identiques doivent être considérés de façon identiques et que les individus se trouvant dans des situations différentes doivent être traités de façon différente.

Le principe d’égalité n’est cependant pas un principe absolu : l’autorité publique peut y déroger pour un motif d’intérêt général, sous le contrôle du juge.
Le principe d’égalité devant la loi se distingue de la question de l’égalité en fait ou égalité réelle appréciée du point de vue économique, sociologique, etc. Le principe d’égalité en droit a simplement vocation à garantir que la même loi s’applique à tous, que chacun bénéficie des mêmes garanties de procédure, des mêmes services publics, etc. Lorsque la loi tend à corriger les inégalités de fait entre les individus et les déséquilibres territoriaux, elle met en œuvre un principe de discrimination (dite aussi discrimination positive) afin de compenser les disparités économiques, géographiques, etc. : c’est le cas, par exemple, de la politique de la ville et des zones d’exception fiscale. 
Ainsi, l’article 1er de la loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire du 4 février 1995 affirme l’objectif d’« assurer, à chaque citoyen, l’égalité des chances sur l’ensemble du territoire et de créer les conditions de leur égal accès au savoir. [...] La politique d’aménagement et de développement du territoire corrige les inégalités des conditions de vie des citoyens liées à la situation géographique [...]. Elle vise à compenser les handicaps territoriaux. Elle fixe les dispositions dérogatoires modulant les charges imposées à chacun ». La création de zones prioritaires d’aménagement et les mesures de péréquation financière entre les espaces régionaux sont des réponses à ces objectifs.
Sur un plan juridique, le Conseil d’Etat souligne que « la conciliation par le Conseil constitutionnel du principe d’égalité et du principe de libre administration des collectivités locales laisse à celles-ci une certaine autonomie qui ouvre la voie à la diversité territoriale », dès lors qu’un socle minimal d’égalité est respecté.
Enfin, sur un plan social, le principe d’égalité a conduit le législateur à garantir l’accès à certains droits fondamentaux, parmi lesquels, les droits à l’emploi, à la culture et aux soins.
Il faut être conscient que la plupart des autres pays européens ont une conception sensiblement différente de l’égalité que celle forgée par la République française. A titre d’exemple, certains Etats admettent l’existence de minorités et leur attribue, en cette qualité, des droits spécifiques relevant de trois catégories : le droit d’user de sa propre langue en public, notamment dans ses relations avec l’administration, et de recevoir un enseignement dans cette langue ; le droit à une certaine autonomie de gestion de ses propres affaires publiques ; le droit d’engager des échanges étroits avec des populations de même origine vivant au-delà d’une frontière nationale.


1.2. La part de fraternité présente dans le Bien public

La fraternité est un des principes de notre devise républicaine sans lequel les autres ne sauraient pouvoir jouer pleinement leur rôle. En effet, le pacte républicain fait de la liberté et de l’égalité deux principes que la fraternité permet d’équilibrer. Les hommes doivent entretenir des liaisons étroites, comme des frères, pour se reconnaître.

Ce principe est aussi pour le service public une valeur qui rend possible le sens du devoir. La politique qui peut être un affrontement est génératrice de blessures profondes. La vie démocratique dans notre république ne saurait être le libre défoulement des passions revêtue des parures de la politique. La politique, qui est parfois nourrie par la seule ambition personnelle, peut être animée par la volonté d’accéder aux responsabilités de gestion de la cité et de contribuer au développement de l’intérêt général. Pour se préserver des excès des jeux de pouvoir, la fraternité permet de renouer entre les recherches d’une meilleure liberté et d’une plus grande égalité, avec un esprit de raison et de paix.

Au-delà des différences de culture et d’organisation des sociétés de par le monde, la république universelle peut être comprise comme la quête pour plus de liberté et d’égalité. La fraternité est une attitude entre les hommes qui rend possible cette recherche parfois originale et souvent chaotique. La possibilité d’une organisation du monde, c’est-à-dire d’une fraternité universelle repose sur les liens humains toujours difficiles à nouer parce que toujours renouvelés.

Le service public impulse normalement l’intérêt général et, à travers ses fonctionnaires publics, porte l’exigence de fraternité comme rempart contre l’indifférence et l’incrédulité. Pour leur part, les citoyens ont aussi à résoudre eux-mêmes des problèmes en toute fraternité plutôt que d’attendre toutes les solutions d’ailleurs. La liberté et l’égalité sont l’œuvre de chacun, chaque jour en fraternité.

1.3. La part de laïcité présente dans le Bien public

Le débat sur le principe de laïcité résonne au plus profond de l’humanité.
Après avoir déchiré la France lors de l'adoption de la grande loi républicaine de séparation des Églises et de l'État en 1905, une laïcité apaisée a permis de rassembler tous les Français même si des tensions persistèrent encore après son adoption.

Aujourd’hui, la France s’affirme comme une République laïque, selon une formule reprise dans les Constitutions de 1946 et de 1958.
Alors que le politique tire sa légitimité d'un contrat entre individus souverains et que son espace est fondamentalement indéterminé, le spirituel s'appuie sur une tradition et se situe du côté de finalités ultimes, du sens profond, de la vision au-delà du visible. Dans nos sociétés, où elle n'est plus depuis longtemps l'institution organisatrice du social, la religion relève de la liberté individuelle.

Mais la séparation entre le politique et le religieux ne signifie pas absence de relations. La modernité se caractérise par l'autonomie, non le cloisonnement, des divers champs de la vie sociale. Le spirituel ne peut donc éviter de se situer par rapport au politique, et vice-versa.

Les modalités concrètes de ces relations varient beaucoup d'une société à l'autre, en fonction de l'histoire : dans les pays pluriconfessionnels, la démocratie s'est édifiée en faisant une large place aux Eglises dans la vie publique, alors que les pays où dominait une seule confession ont tantôt développé une certaine symbiose entre religion et politique, tantôt connu un long conflit entre puissance politique et puissance religieuse pour mettre en place la démocratie. Mais partout, finalement, la société se sécularise, ce qui se traduit par l'autonomie du spirituel et du temporel.

Cette séparation des domaines – qui n'est plus aujourd'hui contestée que par quelques extrémistes en Europe mais reste d’actualité dans nombre de pays musulmans – n’enlève pas sa pertinence à une réflexion sur leurs rapports.

Les religions ne sont pas seulement des systèmes de croyances, de rites et de symboles. Elles prétendent aussi faire partager un message sur les valeurs comme la paix, la justice, la solidarité, les droits de l'homme, le respect de la vie, l'accueil de l'étranger, l'attention aux plus pauvres, autour desquelles la société se construit.
La laïcité est désormais inscrite dans nos traditions, placée au cœur de notre identité républicaine, la pierre angulaire de la République. Il ne s'agit aujourd'hui ni de la refonder, ni d'en modifier les frontières mais de la faire vivre en restant fidèle aux équilibres que la France a su inventer, en acceptant ce faisceau de valeurs communes de respect, de tolérance et de dialogue.

Cependant le monde change, les frontières s'abaissent, les échanges se multiplient. Dans le même temps, les revendications identitaires ou communautaires s'affirment ou s'exacerbent, au risque, souvent, du repli sur soi, de l'égoïsme, parfois même de l'intolérance.

Le communautarisme n’est pas le choix de la France. Il serait contraire à notre histoire, à nos traditions, à notre culture. Il serait contraire à nos principes humanistes, à notre foi dans la promotion sociale par la seule force du talent et du mérite, à notre attachement aux valeurs d'égalité et de fraternité entre tous les Français.
Tous les français – quelles que soient leurs histoires, quelles que soient leurs origines, quelles que soient leurs croyances – sont les filles et les fils de la République. Ils doivent être reconnus comme tels, dans le droit mais surtout dans les faits. C'est en veillant au respect de cette exigence, par la refondation de la politique d'intégration, par la capacité à faire vivre l'égalité des chances que notre cohésion nationale retrouve sa vitalité.

Faire vivre le principe de laïcité – pilier de notre Constitution – permet d’exprimer la volonté de vivre ensemble dans le respect, le dialogue et la tolérance.
La laïcité garantit la liberté de conscience. Elle protège la liberté de croire ou de ne pas croire. Elle assure à chacun la possibilité d'exprimer et de pratiquer sa foi, paisiblement, librement, sans la menace de se voir imposer d'autres convictions, d'autres croyances. Elle permet à des femmes et à des hommes venus de tous les horizons, de toutes les cultures, d'être protégés dans leurs croyances par la République et ses institutions. C'est la neutralité de l'espace public qui permet la coexistence harmonieuse des différentes religions.

Comme toutes les libertés, la liberté d'expression des croyances ne peut trouver de limites que dans la liberté d'autrui et dans l'observation des règles de la vie en société. La liberté religieuse, que notre pays respecte et protège, ne saurait être détournée. Elle ne saurait remettre en cause la règle commune. Elle ne saurait porter atteinte à la liberté de conviction des autres. C'est cet équilibre subtil, précieux et fragile, construit patiemment depuis des décennies, qu'assure le respect du principe de laïcité, principe inscrit à l'article premier de notre Constitution.

La société ne saurait tolérer que – sous couvert de liberté religieuse – soient contestés les lois et les principes de la République. La laïcité est l'une des conquêtes de la République. Elle est un élément crucial de la paix sociale et de la cohésion nationale. Il ne faut pas la laisser s'affaiblir. Il convient de la consolider.
La neutralité et la laïcité du service public sont essentielles. Chaque agent public est au service de tous et de l'intérêt général, à qui s'impose l'interdiction d'afficher ses propres croyances ou opinions. De la même manière, les convictions du citoyen ne sauraient autoriser à récuser un agent public.

 

 II Les valeurs républicaines confrontées aux valeurs de l’Union européenne

Au-delà des valeurs républicaines qui fondent l’action publique, la France, influencée par l’approche néolibérale des services d’intérêt général européens, a intégré des outils managériaux devenus très vite des valeurs professionnelles nouvelles. Mises en exergue en 2008 par Jean-Ludovic Silicani dans son Livre Blanc sur l’avenir de la Fonction publique, celles-ci s’énoncent entre responsabilité, adaptabilité et efficacité.

Or, elles ne sont pas sans effet sur le projet managérial ni sur la conduite des services publics, surtout si se confondent objectifs de moyens et finalité. Sous prétexte, certes nécessaire, de revisiter la culture administrative, ces nouvelles valeurs – qualité, rentabilité, rationalisation… – heurtent jusqu’à constituer pour certains une offensive contre le sens même du service public. 

Pierre Bauby affirme néanmoins dans la Conférence de Reuilly intitulée « Citoyens et service public » et faite au CNFPT le 21 mars 2013 que le développement de la construction européenne ces dernières décennies a amené la redéfinition progressive de valeurs communes des services d’intérêt général [en prônant l’égalité et l’égalité de traitement, l’universalité, le caractère abordable, la qualité, la continuité et la sécurité, les droits des utilisateurs et la neutralité, la mutabilité-adpatabilité, l’exemplarité et la transparence] Autant de valeurs qui rendent compte d’une évolution pertinente du service public. En effet, le service public est par nature évolutif dans l’espace et dans le temps, par essence ouvert sur les mutations sociétales et les transformations institutionnelles car il n’existe que pour répondre aux besoins des habitants, des citoyens et de chaque collectivité. « […] [Or] En France, aussi paradoxal que cela puisse paraître, indique Pierre Bauby, les « principes » et « valeurs » du service public semblent moins affermis qu’au plan européen :

  • en dehors du principe d’égalité, ils ne sont pas explicitement mentionnés dans la Constitution,
  • le service public, lui-même, en est quasiment absent (il n’existe pas d’équivalent du Protocole 26 ), socle de valeurs qui permet de fournir des services publics de haute qualité en Europe,
  • si le Conseil d’État et sa jurisprudence font référence aux principes, un nombre croissant de services et d’opérateurs en relèvent de moins en moins avec les changements de statut intervenus depuis une vingtaine d’années.

Il reste que les traités européens s’appliquent en France, comme dans toute l’Union européenne. Dès lors, l’Union européenne pourrait bien être une chance pour le service public du XXIe siècle. ».

 

 III La nécessité de revaloriser les valeurs de service public

Au-delà du référentiel sur les valeurs de service public en France et en Europe que propose Pierre Bauby et « qui n’aura de sens que s’il fait l’objet du débat public, approprié par tous les acteurs concernés, les citoyens, toutes les catégories d’utilisateurs, les personnels des services publics, les autorités publiques et les élus, ainsi que, plus généralement, la société civile », il importe avant tout de « revaloriser les valeurs historiques » tout en y intégrant les nouvelles. Se moderniser en somme sans renier ses fondamentaux car dans une Fonction publique française particulièrement attachée aux premières, détruire cette « force de vie » (le latin classique « valor » désignant la force de vie comme nous l’indiquions) reviendrait, en effet, à vider de son sens l’exercice même du service public.

Fondatrices, les valeurs républicaines sont, par ailleurs, cimentées par d’autres, humaines, auxquelles nombre d’agents puisent leur fierté : loyauté, respect, solidarité, voire dévouement. Persuadés que l’on ne sert pas les concitoyens comme une entreprise, ceux-ci se sentent « engagés ». Incarnation de l’esprit républicain, ils sont les garants de l’intérêt général. Particulièrement dans la fonction publique territoriale, comme le montre le baromètre social Fonction publique territoriale « La Gazette des communes-Pragma », réalisé du 17 janvier au 3 février 2012 : neuf territoriaux sur dix se disent fiers d’accomplir une mission de service public. Les Français ne sont pas en reste, très attachés à « leur » Fonction publique et ses valeurs historiques comme le confirme l’Institut Médiascopie.

Mais, au cours des années passées, le service public a pu, dans de nombreux domaines, être assimilé à un service comme un autre pouvant être aisément géré selon les lois du marché. Quelquefois même, il a pu être reproché aux services publics de ne pas faire aussi bien et d’être plus coûteux que des entreprises pouvant offrir des prestations équivalentes. Les acteurs de service public ont souvent vécu de manière péjorative ces différentes critiques et plus encore ceux qui, à travers leurs actions, tentent de faire vivre les valeurs qui leur ont été transmises. Enfin, sous l’impact des récentes réformes de l’Etat, du nouveau management public, les modes d’intervention et d’administration publics ont été repensés de façon à accroître la performance des politiques publiques.

Ces mutations ainsi que l’évolution des mentalités et des représentations sociales ont introduit progressivement de supposées nouvelles valeurs susceptibles d’entrer en concurrence, voire en conflit, avec le socle historique des valeurs du service public.

Partant du constat que plusieurs tiraillements se faisaient sentir au sein de services publics entre la mise en œuvre des réformes et les valeurs qui animent les acteurs publics, questionnant ainsi l’identité des agents et des organisations, le Cabinet Deloitte a menée une étude, en octobre 2012, avec la participation de l’IFOP intitulée « Citoyens et fonctionnaires : regards croisés sur la Fonction publique et le fonctionnaire de demain ». Il ressort de cette étude que plus de 80% des fonctionnaires de l’Etat estiment que les récentes réformes de la Fonction publique en ont modifié les valeurs, et selon, 60% de manière négative, 56% sont conscients que le changement impose une transformation des valeurs fondatrices. Enfin, 75% pensent que la qualité du service à l’usager va se détériorer d’ici cinq ans, alors qu’ils souhaitent que s’affirme la prépondérance de valeurs de service et d’efficacité, et rappellent l’importance de l’intégrité, de l’impartialité et de l’indépendance.

Le Réseau des écoles de service public (RESP) a conduit, quant à lui, une enquête quantitative auprès de 5 000 cadres de service public, entre 2011 et 2012, qui s’est poursuivie sous la forme d’entretiens qualitatifs auprès d’une centaine de cadres et dont les conclusions confirment la difficulté pour les fonctionnaires à faire vivre les valeurs, à dépasser les contradictions entre valeurs historiques (les valeurs les plus représentatives sont aussi les plus fragilisées) – construites en référence à l’idée de communauté nationale, portant la cohésion sociale et communautaire – et valeurs contemporaines – s’inscrivant plus facilement dans la rationalité du marché et marquées par le souci de la qualité et de l’efficience –, à donner du sens à l’action publique – la perte de sens étant liée pour partie à une moindre considération sociétale du secteur public.

Cette étude met en évidence que les tensions propres à la fonction publique sont, en grande partie, liées à des conflits de valeurs relatifs à la mise en œuvre des actions alors même que ces questions ne sont pas traitées au niveau de l’organisation et où chacun se retrouve face à lui-même pour faire ses choix. Ces conflits sont exacerbés par l’opposition vécue entre valeurs propres et attentes perçues dans un contexte où la loyauté est de mise. Faute d’un travail collectif autour des valeurs de service public, d’une réappropriation au plus près des actions et des projets, d’une explicitation de la place relative de ces valeurs dans les missions, le risque est ainsi grand de voir augmenter le malaise de ceux qui mettent en œuvre le service public, accompagné pour certains de retrait, de désinvestissement, voire de souffrance au travail, ou encore de cumul d’activités public/privé, voire de reconversion dans le secteur privé.

Tel est aussi le propos des travaux du groupe d’études de l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur parus en juin 2012 sous le titre La dimension éthique de la réforme de l’Etat ou « Y-a-il des problèmes de l’Etat solubles dans l’éthique ? ». Ces travaux démontrent que le contexte actuel des réformes relève des difficultés, en grande partie liées à la recherche de sens. D’où la nécessité d’un « réarmement éthique ».

La réflexion du groupe s’articule ainsi autour de trois axes : d’abord celui du diagnostic (analyse des problèmes « solubles » dans l’éthique), ensuite celui des valeurs (collectives) et des comportements individuels (éthiques) qui permettraient de renforcer la qualité du service public et la confiance que peuvent en avoir nos concitoyens, et enfin celui des voies et moyens concrets de progrès (à coût constant).

Parmi les problèmes « solubles » dans l’éthique : la perte de repères collectifs ; la profusion de critiques ; la montée des tensions (tensions avec la société civile, tensions entre le pilotage vertical et territorial de l’Etat) et celle des contradictions (contradictions entre la gestion par corps et l’approche par métier ; contradictions entre le discours de responsabilisation et un recul net de la déconcentration ; contradictions entre la réduction des effectifs sans que les missions soient redéfinies et l’alourdissement des coûts de gestion).
Autres problèmes « solubles » dans l’éthique : la perte d’armes collectives telles que la difficulté de recruter des experts techniques, l’affaiblissement de la capacité de planifier et de diriger, le manque de lisibilité ; la remise en cause de fondements plus individuels de l’engagement au service de l’Etat telles que la fierté de servir l’Etat, la motivation, la capacité d’initiative… ; l’affirmation grandissante des choix individuels au détriment de l’efficacité collective.

Face à cette crise du service public, l’étude met en avant, sans rechercher l’exhaustivité, des valeurs collectives – celles de compréhension, d’équité, de compétence, de cohésion et d’anticipation – afin d’inscrire dans la conscience professionnelle des exigences de rigueur, d’engagement, de courage et d’audace, de loyauté, de respect, d’exemplarité et un sens de l’intérêt collectif, du Bien commun.

Au-delà de la mise en avant de ces valeurs, des actions concrètes doivent par ailleurs être mises en œuvre dans trois directions : au plus haut niveau de l’Etat, au niveau de tous les cadres, et dans tous les actes de gestion des ressources humaines par une gestion des carrières des cadres clairement liée à leur qualité managériale.
Le groupe d’études de l’association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur formule ainsi une vingtaine de propositions concrètes allant dans ce sens.

Et conclut : « Notre monde moderne ne reconnaît l'autorité comme légitime que lorsqu'elle s'exerce dans un cadre éthique, c'est-à-dire lorsque les objectifs assignés à cette autorité sont clairement définis et acceptés et lorsque cette autorité tout en s'exerçant reconnait et prend en compte ceux sur qui elle s'exerce. La société n’est peut-être pas en crise mais elle est en métamorphose : elle a besoin d’une éthique d’Etat. Dans la perspective de difficultés économiques et sociales accrues, le pays aura besoin d’une colonne vertébrale solide pour garder sa cohésion. Obtenir l’adhésion de nos concitoyens à l’intérêt collectif n’est pas possible si l’Etat n’est pas inspiré lui-même par les seuls enjeux de l’intérêt collectif. C’est par l’éthique que l’Etat doit se rendre visible et qu’il peut rester légitime ; et c’est l’éthique qui peut donner tout leur sens aux réformes engagées. Répondre à ce besoin d’éthique suppose une vision de long terme, des actions résolues de décloisonnement interministériel, et une gestion des carrières des cadres clairement liée à leur qualité managériale. »

Face à la crise qui agite la société française et participe de la production d’un certain malaise et d’une défiance à l’égard du politique, il est donc important aujourd’hui de resituer le sens des services publics en partant des valeurs qui les fondent et des responsabilités qui les font vivre tout en pensant la complexité des enjeux et en prenant en compte les défis sociétaux.

Mais penser les enjeux, prendre en compte les défis supposent un service public renouvelé, une nouvelle culture, une nouvelle gouvernance où chacun est valorisé dans son désir de bien agir, dans son pouvoir de modifier le cours des choses par l’expression de ses talents, de son audace, de sa curiosité, de sa capacité d’initiative et sa force de propositions, une mutation de la démocratie en somme afin d’assurer la transition vers des sociétés écologiquement soutenables et socialement justes.

 

©ACTION PUBLIQUE XXI   |   MENTIONS LÉGALES   |    CONTACT