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Depuis l’époque de la Renaissance française, la lente affirmation européenne du principe d’humanité et, depuis le XIXème siècle, le dramatique effort pour échapper à l’abîme de l’insensé croisent, en France, la naissance progressive de l’idée républicaine. Sa traduction constitutionnelle éclaire la notion même de bien commun pour lui donner une tonalité républicaine particulière.

La lente affirmation du principe d’humanité

Face à l’entreprise de destruction de vies par millions planifiée par les camps nazis d’extermination et de concentration, le XXème siècle a affirmé avec force, comme jamais auparavant à l’échelle internationale, le principe de dignité humaine. Cette revendication trouve ses fondements dans une vision qui, pour s’en tenir aux « temps modernes », s’est constituée avec l’humanisme, ce mouvement philosophique qui s’est répandu depuis le début du XVème siècle, fondé sur la pensée gréco-latine et une vision réhabilitée de l’homme propre à la Renaissance : créateur par l’étude et l’usage de la raison, acteur par la volonté et l’intelligence, être libre et responsable, capable de s’améliorer et de s’enrichir, maître de son destin.

René Descartes, en 1637, avec le « Discours de la Méthode » développa une approche rénovée de l’humanité dont l’influence fut immense sur les philosophes du XVIIIème siècle : il plaça la raison comme première et universelle dans la conduite de l’existence humaine et le doute comme condition de l’émancipation de la pensée. Cette logique cartésienne fut poussée jusqu’au bout de sa logique dans la philosophie des Lumières qui constitua  à la fois un héritage et un dépassement de la Renaissance.

Elle permit que l’être humain engagea une véritable émancipation par rapport à toute oppression et affirma les capacités de la Raison comme essentielles. Elle favorisa un mouvement de libération vis-à-vis de certaines conceptions méconnaissant la Raison, un sursaut de libération vis-à-vis de l’intolérance, un effort de libération par l’éducation et le savoir. L’humanisme des Lumières trouva son expression la plus aboutie dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

L’humanisme a donc affirmé la place centrale de l’homme et sa valeur suprême. Issu de la Renaissance, tiré de l’affirmation cartésienne du sujet, au siècle suivant, et affermi par la philosophie des Lumières, au XVIIIème siècle, cet héritage a été profondément remis en question à partir de la fin du XIXème siècle.

Le dramatique effort de l’être pour échapper à l’abîme de l’insensé

L’ère du soupçon - selon l’expression de Nathalie Sarraute - ouverte notamment par Karl Marx, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud ont créé un « malaise dans la civilisation », une « crise de la culture » alors que l’histoire du siècle achevé connut les effrois des conflits les plus violents de tous les temps et les espoirs les plus grands des accélérations du progrès scientifique et technique. A l’image ce cette crise existentielle de l’homme moderne, l’art, la littérature, se cherchèrent, se détruisirent, se recomposèrent une identité.
Par une radicale remise en cause philosophique, marquée par le nihilisme, le marxisme et l’existentialisme, il fut annoncé la « mort de Dieu », prophétisé  le « dernier  homme », refusé  une  essence  à l’homme, volatilisé la notion de sujet, remis en question la centralité de l’humain, déconstruit l’idée de liberté, questionné les fondements de l’engagement de l’être, recherché le sens de l’existence.
Cette vision pessimiste de l’humanité atteignit son paroxysme dans les années 1970. Elle prétendait annoncer la « fin de l’homme » et voulait faire table rase de l’héritage des Lumières. Elle accompagna la plongée vers le libéralisme, la montée de l’individualisme, la perte du sens de la nation, le déclassement des valeurs, la disparition de tout idéal.

Il fallut la renaissance de l’idée républicaine à la fin des années 1980, la place retrouvée des droits de l’homme, la percée démocratique pour que s’opère un retournement idéologique.
C’est ainsi que le principe d’humanité - longtemps fissuré et torturé - refit surface, grandement épuré et apuré, comme essentiel et insaisissable, comme l’écrit Jean-Claude Guillebaud.

La naissance progressive de l’idée républicaine

L’idée républicaine trouve le plus grand nombre de ses racines dans l’idéal de bien commun - justice, solidarité, paix et bien d’autres valeurs - qui a prospéré par les voies de l’humanisme, de la philosophie des Lumières et des régimes républicains.

La France politique du XVIIIème siècle  emprunta l’idée de République à des modèles appartenant au passé, celui de la Grèce principalement. La nostalgie  athénienne a représenté une référence culturelle légitimée par une tradition érudite et une puissante fascination. Pourtant, la référence  est  fort  ancienne,  et  la  vision  du  monde à l’époque de la société athénienne avait peu  de rapports avec les temps modernes. Il n’en demeure pas moins  que le principe de participation populaire directe - même s’il fut alors réservé à une minorité restreinte - et l’organisation politique de cette démocratie originelle ont nourri un mythe fécond pour la politique, la valorisation de la Raison, la gestion de la Cité, la place des représentants du peuple, la citoyenneté. La démocratie a fait naître la notion de sphère publique, le concept de bien commun comme horizons de la politique.

Ces républiques anciennes de l’époque antique étaient préférées à des républiques modernes décrites avec circonspection. En effet, à l’époque classique, la Hollande, Venise et l’Angleterre régicide de Cromwell apparaissaient, selon Claude Nicolet, « non seulement marginales, aberrantes, ridicules, mais presque toujours aussi odieuses, parce que ennemies du roi français ». Les républiques de Genève étaient critiquées par les philosophes des Lumières pour leur intransigeance religieuse. Le doge de la République sérénissime de Venise, devenue un régime aristocratique autoritaire, était comparé au prince du Sénat romain.

Le foyer principal du mouvement des Lumières fut la France. Et le point de départ fut la crise qui frappa la pensée française et dont l’un des phénomènes fut la grande rupture religieuse de la Réforme. La révocation de l’édit de Nantes, en 1685, affirma le poids de la monarchie absolue, faisant coïncider l’unité religieuse avec l’unité politique. Pareille conception politique et  philosophique n’était cependant plus en phase avec les idées exigeantes de certains milieux intellectuels aux réflexions critiques acquises aux idées de tolérance.

On le constata avec les premiers représentants des Lumières : Montesquieu, Voltaire,
Jean-Jacques Rousseau, Diderot… Insensiblement, l’Europe passa d’une conception d’un monde social et religieux stable à des remises en causes, liées aux réfugiés huguenots, aux pérégrinations de certaines élites, aux échanges, aux journaux, à la circulation des traductions de livres...
On découvrit alors que les valeurs dominantes n’étaient peut-être pas absolues. « Le persan » de Montesquieu révéla aux Français ce qu’ils étaient, questionna leurs modes de fonctionnement social, interrogea leurs pratiques religieuses, et relativisa les valeurs fondamentales du monde sur lesquelles reposait la société traditionnelle.

La découverte de nouveaux continents, au XVIème siècle, permit de découvrir l’altérité des autres mondes et des autres civilisations. Mais ce ne fut qu’à partir du XVIIIème que ces interrogations furent confrontées avec des notions plus fondamentales, celles du pouvoir et de son essence religieuse. Progressivement, les méthodes de la raison furent appliquées à de nouveaux domaines comme la théologie. Ainsi, débuta la grande tradition de la philosophie moderne nourrie par les sciences et la critique cartésienne de l’aristotélisme et de la pensée médiévale.

On peut remonter à Pierre Bayle qui, dans les « Pensées sur la Comète », dissociant la morale de la religion et la fondant sur la raison et l’honneur, forgea l’un des principaux principes de tolérance.

Même si Montesquieu influença faiblement la Révolution de 1789 en raison de ses préférences monarchiques, ses « Lettres persanes » et, plus tard, « De  l’Esprit des Lois », symbolisent le siècle des Lumières par la place que ces œuvres donnèrent aux pouvoirs de la raison et de la
science dans le progrès de la civilisation,  dans l’avènement d’une société juste. Ce philosophe personnifie l’idéal social par la place centrale qu’il accorde à la loi au service de la justice et par l’équilibre politique qu’il prône dans l’organisation des pouvoirs institutionnels.

A travers des lettres fictives - les « Lettres philosophiques » - Voltaire développe les thèmes essentiels de sa pensée parmi lesquels celle de tolérance. Réfutant les thèses de Blaise Pascal, ce déiste invite ses contemporains à aménager le mieux possible la cité terrestre et de rechercher le bonheur autant que le permettent les limites de la condition humaine.

Voltaire promène Zadig - héros d’un de ses contes philosophiques - dans un Orient de fantaisie pour mettre à mal la croyance en la volonté de la Providence. Il critique en cela l’étroitesse du regard qui inspira le « Discours sur l’histoire universelle » de Bossuet. Dans l’« Essai sur les mœurs », selon la vision voltairienne, l’histoire devient un objet de connaissance rationnelle et un instrument d’action susceptible de servir le progrès de l’humanité. Pour cela, des obstacles doivent être rejetés : les superstitions, les impostures, l’intolérance religieuse, le servage, l’esclavage, les injustices et les crimes contre l’humanité. Par un acte de foi dans les principes d’ordre et de progrès au service de la nature humaine, il appelle à ce que les êtres soient libérés des « ramas de crimes, de folies et de malheurs ».

A travers un autre conte philosophique, « Candide », Voltaire dévoile le secret de la sagesse à travers l’exemple du bon vieillard turc qui - sans se soucier du monde - vit heureux sur son petit domaine qu’il cultive avec ses enfants. Après avoir traversé le monde et découvert les souffrances  de  l’humanité, refusé  les  théories explicatives et les idéologies du bonheur, Candide opte pour une vision modeste et sobre de l’existence : il « faut cultiver notre jardin ».
Le voyage interplanétaire de « Micromégas » permet à Voltaire de dénoncer la métaphysique comme un verbiage avec lequel les philosophes couvrent leur ignorance. Il prône l’acceptation lucide et sereine des limites de la condition humaine.

Son « Traité sur la tolérance » - plaidoyer écrit à l’occasion de l’affaire Calas - lui permet de faire l’éloge de la tolérance présentée comme forme d’expression de la raison. Il termine par une puissante et non moins ironique prière au « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps », celui qui nous a point « donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ».
Il supplie que les différences entre les êtres ne soient pas des « signaux de haine et de persécutions ». Il implore enfin l’humanité : « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères » !

Dans son « Dictionnaire philosophique portatif », Voltaire dresse les principes correspondant à l’idéal démocratique qui rayonnent en France à travers la République. Il fonde la politique sur la raison universelle. Il proclame que les hommes naissent tous égaux. Il accepte comme inévitable l’inégalité des fonctions sociales mais défend les droits des individus. Il plaide pour la substitution du règne du droit à l’empire de la force dans les rapports entre les nations. Enfin, il oppose au patriote d’esprit étroit, le citoyen de l’univers.

A travers les yeux de « L’Ingénu » - venu du pays des Huron - Voltaire confronte la loi naturelle et la loi de convention et dénonce ainsi les préjugés et malhonnêteté de la société de son temps. Jean-Jacques Rousseau - dans son « Discours sur les sciences et les arts » - critique la civilisation. Selon sa thèse, les « âmes se sont corrompues à mesure que les sciences et les arts se sont avancés à la perfection ». Il loue, par opposition, les peuples préservés de la contagion des vaines connaissances. On en retrouve le lointain écho dans « Tristes Tropiques » quand Claude Lévi-Strauss fait le procès de l’état social et glorifie l’état de nature en réaction à la vanité de la civilisation européenne se prenant pour le modèle universel.

Dans le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » - ébauche « Du Contrat social » - Jean-Jacques Rousseau expose les principes qui fondent l’autorité politique et garantissent la liberté, cette liberté civile que les sociétés substituent à la liberté naturelle.

La seule autorité juste, selon le philosophe, est celle établie par un pacte social selon lequel chacun se soumet à la volonté générale dans l’égalité de droits. Le peuple fut personnifié comme communauté politique et nationale incarnée dans le suffrage universel. La volonté populaire fut valorisée et assimilée à la volonté générale, Jean-Jacques Rousseau allant jusqu’à affirmer que « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique ». Toute légitimité ne provenant pas de l’élection par le peuple apparut progressivement comme dévalorisée qu’il s’agisse de la légitimité de droit divin ou de la légitimité dynastique. Les lois sont donc l’expression de la volonté générale. Le pouvoir exécutif est subordonné au pouvoir souverain. Les institutions doivent offrir un contrat juste, un Etat solide, la liberté individuelle.

Diderot fut incarcéré plusieurs mois pour idées subversives car il avait développé une conception  évolutionniste du monde et en avait tiré des conclusions implicites - matérialistes et athées - exprimées dans la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient.
En dirigeant « L’Encyclopédie », il entreprit l’éloge des conquêtes de l’homme interprétées non plus comme subordonnées à l’action de Dieu mais comme souveraineté humaine sur le monde. Ainsi, il pose un acte de foi dans l’avenir de l’homme et de ses projets, oppose la raison  et la tolérance au dogmatisme et au fanatisme.

L’itinéraire allégorique de « Jacques le Fataliste et son maître », permet à Diderot de  développer  ses réflexions sur l’état de nature et l’état social, le juste et l’injuste, les rapports de classe, la corruption aristocratique et, enfin, l’absence de liberté de l’être humain.
Les Lumières se diffusèrent à travers l’Europe. Ainsi, en Angleterre, avec la tolérance religieuse et le parlementarisme. De même, en Hollande.

Le radicalisme des Lumières s’incarna dans un certain nombre de valeurs : la raison, la critique sociale et plus particulièrement la mise en cause de la société politique.

Le XVIIIème siècle permit le développement de l’alphabétisation, et plus particulièrement dans les villes. L’école se développa, portée à la fois par la volonté de l’Eglise, dans un but de christianisation, et par celle des élites. La mise en place d’infrastructures routières de meilleure qualité, et le désenclavement des provinces favorisèrent la diffusion des valeurs et des idées nouvelles des Lumières.

En 1776, l’indépendance américaine - première réalisation politique de l’utopie des philosophes - arracha « l’idée aux souvenirs  et  aux traités philosophiques ». Un réveil européen du républicanisme accompagna l’expérience américaine qui fascina les élites du XVIIIème siècle.

En France, la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », en date du 26 août 1789, marqua la naissance d’un esprit nouveau. L’avènement de la  1ère République ne data pas du 10 août 1792, lorsque sous la pression des insurgés, les Tuileries furent prises d’assaut, l’Assemblée prononça la suspension du roi et remit les pouvoirs à un Conseil exécutif provisoire : elle fut proclamée le 21 septembre 1792, au lendemain de la victoire de Valmy.

L’idée républicaine a, depuis lors, dépassé les limites des régimes. Le démantèlement du pouvoir d’exception de Robespierre instauré de mars à juillet 1794, permit à la Révolution de renouer avec la tâche entreprise en 1789. La conquête du pouvoir par Bonaparte le 18 brumaire (9 novembre 1799) et l’évolution impériale du régime prolongèrent en quelque sorte l’œuvre de la Révolution. Le régime autoritaire alors instauré permit l’affirmation d’un Etat fort qui disposait alors de l’autorité voulue pour engager et mener à terme de profondes réformes institutionnelles et juridiques.

La tentative de contre-révolution de 1815 ne put aboutir totalement. La monarchie ne constitua plus une alternative crédible reconnue comme étant légitime.
Le « Manuel des droits de l’homme et du citoyen » de Charles Renouvier, publié en 1848, esquissa une philosophie républicaine quasi religieuse, pénétrée d’esprit kantien, infléchissant la morale chrétienne dans le sens protestant, affirmant un individualisme opposé à tout fatalisme.

Il évoqua le but de l’Homme : la « perfection de sa nature » qui « se réalise progressivement dans la Société et par l’action mutuelle de ses membres. » La solidarité  dans le bien comme dans le mal était présentée comme une loi de l’humanité. Le devoir était « une condition du perfectionnement de l’Homme, et par suite de la Société. » Il comportait deux degrés : le « devoir de justice », et « le devoir de fraternité ». La République était annoncée comme un état social dans lequel les hommes assemblés dirigeaient leurs propres destinées, sans jamais se donner de maîtres, en acceptant la justice pour règle et la fraternité pour fin. Le citoyen était un « homme qui vit dans une République et qui y exerce sa part de souveraineté. La loi était « l’expression de la volonté générale conforme à la justice et inspirée par la fraternité. »

La révolution de 1848 a constitué, selon Maurice Agulhon le moment de « l’apprentissage de la République ». En effet, la Constitution du 4 novembre 1848, s’efforçait de combiner les modèles français et américain dans des institutions à la fois parlementaires et présidentielles.
Cependant, cette étape se solda par un échec décrit par Gustave Flaubert qui l’entrecroisa avec l’histoire d’une génération dans « L’éducation sentimentale ».

Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 transforma une nouvelle fois la République en empire napoléonien. La résistance à Napoléon III fit naître une opposition républicaine dont Victor Hugo fut l’une des figures les plus engagées. A travers « Les Châtiments » et « La légende des Siècles », il donna corps à certains des mythes républicains : celui de la Révolution de 1789 et celui de la marche inexorable de l’humanité vers le progrès libérateur et la lumière de la justice pour les humbles. Dans « Quatre-vingt-Treize », il dépeignit une république généreuse, attachée à libérer et élever les hommes en opposition à une république autoritaire.

Dans l’idéalisme humanitaire, Victor Hugo avait été précédé par Eugène Sue qui - dans « Les Mystères de Paris » - décrivit déjà les misères du peuple des grandes villes.

Dans l’idéalisme républicain, il fut précédé par Jules Michelet qui, entre les années 1830 et 1860, avec un souffle épique, développa une philosophie de l’histoire et peignit la Révolution de 1789 comme le ferment de la civilisation et la France comme la messagère de la liberté.
D’autres auteurs, évidemment, furent inspirés par ces idéaux, tels Erckmann-Chatrian qui - dans « Maître Gaspard Fix » - décrivit la destinée des forces conservatrices contre l’idéal républicain, au milieu du XIXème siècle.

Au moment de la chute du Second Empire, le 4 septembre 1870, le temps des rois et des empereurs prenait fin, en France, de manière définitive.
L’affaire Dreyfus - née de la condamnation, le 22 décembre 1894, d’un capitaine innocent - opposa deux camps d’intellectuels et suscita un combat autour des questions de la justice et de la vérité. Cet épisode devint celui de la défense de la République : une société peut-elle fonder son existence sur le déni de la justice, le mensonge public et la raison d’Etat ? Une société peut-elle se nourrir de la haine des races, de la xénophobie et de la violence qui l’accompagne ?

 

La traduction constitutionnelle de l’idée républicaine

Le siècle des Lumières a été à l’origine d’un mouvement de régénération des idées politiques qui n’ayant pu se fixer dans une Constitution - comme juré lors du serment du Jeu de Paume, en juin 1789 - est devenue Révolution.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 fut adoptée par les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, avec un « considérant » résumant toutes les valeurs républicaines naissantes : « Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous. »
D’autres versions, en 1791, en l’an I et en l’an III livrèrent des approches encore plus affirmées. La Constitution de 1791 abolit irrévocablement les institutions qui blessaient la liberté et l’égalité des droits. La Constitution de l’an III (août 1795), la plus longue des Constitutions françaises avec trois-cent-soixante-dix-sept articles, déclinera droits et devoirs dans un texte rigide, articulant la division du territoire en une pyramide d’assemblées, précisant l’organisation des ministères. Le sectarisme de la Constitution de l’an III fit la fortune de Bonaparte qui eut le génie de rétablir l’ordre républicain en reliant l’an VIII (1799) aux « principes qui ont commencé la Révolution » pour instaurer un arbitraire plus lourd que tout ce qui fut aboli.

Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 bafoua la Constitution du 4 novembre 1848 qui avait lié la deuxième République - « forme définitive de gouvernement » - à la « voie du progrès et de la civilisation ».
Le 4 septembre 1870, la troisième République fut proclamée. Sa constitution était composée de plusieurs lois constitutionnelles - longtemps provisoires devenues définitives avec le congrès constitutionnel d’août 1884 - pour l’essentiel, la loi du 25 février 1875 relative à l’organisation des pouvoirs publics, la loi du 24 février 1875 relative à l’organisation du Sénat et la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 sur les rapports des pouvoirs publics.
Elle garda les principes et n’innova qu’en établissant des procédures qui seront respectées : congrès constitutionnel pour élire le Président et réviser les lois constitutionnelles ; division du pouvoir législatif entre chambre élue au suffrage universel et Sénat élu au suffrage indirect ; responsabilité ministérielle devant les chambres ; fidélité aux lois fondamentales de la République.
Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR),  adopté  le  15  mars  1944,  traduit     parfaitement « l’esprit de résistance », celui qui refuse la  défaite et, dans le même temps, veut la rénovation sociale. Sortie de la « République du silence et de la nuit » (la Résistance), ce texte emploie des termes non usités de nos jours mais cependant fortement évocateurs aujourd’hui. Ils font jaillir, du plus profond de l’être, une aspiration longtemps refoulée d’un authentique service public chargé de sens, à la fois courageux, volontaire et ambitieux, celui dont nous avons besoin aujourd’hui parce que notre société est confrontée à de douloureux bouleversements économiques, à d’intenses souffrances sociales et à de multiples   insécurités et parce que notre époque est marquée par les immobilismes, les frilosités et les déclins.

Les notions républicaines françaises  sont  fondées sur un ensemble de valeurs puisées dans le pacte républicain fondé en 1789, revivifié en 1848 et actualisé par le programme du Conseil national de la résistance de 1945 : la citoyenneté, la liberté et la fraternité ; la laïcité et la tolérance ; l’égalité des droits et des chances ; la sécurité sociale et la solidarité nationale ; la notion d’intégration et celle de sécurité ; l’idée d’intérêt général prévalant sur les particularismes et les privilèges.

Ce sont ces valeurs qui, politiquement et juridiquement, ont permis de fonder l’Etat républicain moderne, ensemble de droits et de devoirs indissociables pour chaque citoyen, et ce, quel que soit le mode de représentation concerné, local ou national.
Même si, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, la patrie des Droits de l’homme avait eu sa réputation sérieusement écornée par son comportement colonial, il n’en demeure pas moins que, le 10 décembre 1948, l’assemblée générale des Nations unies approuva la Déclaration universelle, dont un français fut le rédacteur principal. Un texte court, pédagogique, qui proclama, en trente articles, les droits civils, économiques, sociaux et culturels et, plus brièvement, politiques. Toutefois, sans aucune  allusion aux droits des peuples.
La Constitution de la IVème République débutait par une déclaration qui récapitulait le long cheminement de l’idée républicaine.

La loi constitutionnelle de la Vème République, adoptée en octobre 1958, fit voter la séparation des pouvoirs, les principes de rationalisation parlementaire, l’existence d’une autorité judiciaire gardienne des libertés et dota le président de droits constitutionnels pour saisir le peuple par voie de dissolution ou de référendum, avant de fixer, en 1962, son collège électoral à l’ensemble du suffrage universel.

Ainsi, la République, dans son principe – « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » selon la formule doxologique d’Abraham Lincoln (1809-1865) – et dans sa devise - « liberté, égalité et fraternité » -, s’affirmait comme projet de bien commun. Des coups d’Etat ont provoqué sa chute : le 18 brumaire de l’an VIII et celui du 2 décembre 1851. En 1940 et 1958, confrontées à des évènements dramatiques, les IIIème et IVème Républiques se sont écroulées de faiblesse. Toutefois, Robespierre, Clemenceau ou de Gaulle, chacun dans son contexte et dans son style, ont montré que la République pouvait, à l’occasion, représenter un pouvoir fort.  L’autorité en démocratie n’a jamais été, n’est et ne sera jamais que la volonté du peuple s’exprimant par le suffrage universel pour garantir et servir le bien commun.
 

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